Qu'as-tu fait d'Abel ? Une cause inconsciente de la guerre
Gabrielle Rubin Psychanalyste
Société Psychanalytique de
Paris
Paris, France
Psychanalyste, diplômée de Psychologie clinique, docteur
en Psychopathologie et Psychanalyse de l'Université de Paris.
Principaux travaux :
Trois séances de l'Homme aux rats
(thèse de doctorat) Les sources inconscientes de la misogynie
et divers articles dont
"La mélancolie de l'Occident"
"OEdipe et droit de l'homme"
"Eloge de l'hystérie"
"Une civilisation
adolescente"
"L'impossible deuil des morts perdues" (éloge des rituels)
"Le bêlement du tigre" (sadomasochisme et névrose de destinée)
"Champ et
limites de la psychanalyse dans la civilisation"
Qu'as-tu fait d'Abel ? Une cause inconsciente de la guerre
"Il advint que Caïn présenta des produits
du sol en offrande à Yahvé et Abel, de son côté, offrit les premiers nés de
son troupeau et même de leur graisse. Or Yahvé agréa Abel et son offrande.
Mais il n'agréa pas Caïn et son offrande, et Caïn en fut très irrité et en eut
le visage abattu."
"Yahvé dit à Caïn: "Pourquoi es-tu irrité et pourquoi
ton visage est-il abattu ? Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la
tête ?
Mais si tu n'es pas bien disposé, le péché n'est-il pas, à la porte,
une bête tapie qui te convoite ? Pourras-tu la dominer ?"
Cependant Caïn
dit à son frère Abel: "Allons dehors" et, comme ils étaient en pleine
campagne, Caïn se jeta sur son frère Abel et le tua."
Genèse
Si l'idée, le désir de paix sont anciens, c'est seulement au début de ce
siècle que l'on a commencé à se demander : "Pourquoi la guerre ?" et que le
pacifisme est devenu une référence ; plus nettement, d'ailleurs, sur son
versant philosophique : "la guerre est-elle évitable, et comment ?" que sur
son aspect politique : "Il faut refuser la guerre, quelle que soit la raison
invoquée pour la justifier", qui n'a pas vraiment fait recette.
Le combat et
la guerre avaient en effet été, jusque-là, des valeurs positives, car c'était
aux exploits guerriers que l'on demandait la preuve de la virilité des
jeunes hommes.
On possédait, d'autre part, une certitude : il faut éliminer
l'ennemi, celui qui nous veut du mal, le méchant qui, par définition, est
toujours l'autre. Devant cette évidence, la question:
"pourquoi la guerre ?"
n'étant pas même pensable, n'avait pas à être posée.
A ces convictions
s'ajoutait le désir de conquérir de nouveaux territoires et de nouvelles
richesses pour agrandir et renforcer sa patrie tout en offrant plus de biens
et de sécurité à son peuple.
Toutes ces raisons formaient - forment
encore, au niveau conscient d'excellentes justifications pour faire la
guerre tout en la déplorant.
En 1933, à l'avant-veille d'une guerre que
l'on pressentait meurtrière, (et qui le fut au-delà de tout ce qu'on avait
pu imaginer), il y eut un échange de lettres entre Freud et Einstein1, publié
sous le titre: "Pourquoi la Guerre ?" ; Einstein écrivait : "Un simple coup
d'oeil sur les efforts, certainement sincères, déployés [pour la paix] au
cours des dix dernières années, permet à chacun de se rendre compte que de
puissantes forces psychologiques sont à l'oeuvre, qui paralysent ces
efforts". Et il demanda à Freud, maître es-psychologie, de lui expliquer
pourquoi une minorité d'hommes pour lesquels une guerre est souhaitable
(marchands d'armes, amour de la violence, volonté de pouvoir etc.) est
capable "d'asservir à ses appétits la grande masse du peuple qui ne retire
d'une guerre que souffrance et appauvrissement".
Freud ne me semble pas éclaircir totalement cette question. Ce
qu'il met en avant c'est la
pulsion de mort. Il écrit : "Nous admettons que
les instincts de l'homme se ramènent exclusivement à deux catégories: d'une
part ceux qui veulent conserver et unir, d'autre part ceux qui veulent
détruire et tuer". Et il précise, évidemment, que les deux sont liés et
nécessaires l'un à l'autre. Plus loin il ajoute : "Les conflits d'intérêt
surgissant entre les
hommes sont donc, en principe, résolus par la violence.
Ainsi en est-il dans tout le règne animal, dont l'homme ne saurait
s'exclure".
Freud voit donc bien que l'agression est une nécessité vitale
et, comme telle, impossible à éliminer. Elle est en effet indispensable
puisque destinée, la plupart du temps, soit à se
procurer de la nourriture,
soit à éviter de devenir soi-même ou ses petits la nourriture d'un
autre.
Mais ce type d'agression est interspécifique, car jamais les
animaux supérieurs ne se tuent entre eux, même quand ils s'agressent ;
l'agression intraspécifique, intentionnelle est, par contre, une exclusivité
humaine. Notre espèce est en effet la seule à avoir le désir et/ou la
possibilité psychiques de tuer les êtres de sa propre famille.
L'agression, le besoin de tuer sont inscrits en nous comme chez
pratiquement tous les animaux et nous n'y sommes pour rien, si, pour vivre,
tout ce qui vit doit tuer.
Ce ne fut pas par un choix conscient et délibéré
que nos lointains ancêtres devinrent omnivores et, comme tels, passèrent de
l'état de mangeurs de végétaux à celui de dévoreurs de nos cousins les
mammifères.
Mais pourquoi, seuls de tous ceux qui se nourrissent de chair,
ne possédons-nous pas l'inhibition qui nous empêcherait de tuer nos frères ?
L'éthologue Conrad Lorenz2 s'est longuement penché sur ces questions,
et il montre, avec de très nombreuses preuves à l'appui que, même lorsqu'il
s'agit de défendre leur territoire, même en période de rut, les mâles ont
tous des rituels préétablis qui les empêchent de mettre le rival à mort. Je
citerai, comme exemples parmi bien d'autres, les rituels d'un grand nombre
d'espèces de poissons chez lesquels l'attaque frontale est, soit freinée au
dernier moment, soit transformée en ce qu'il appelle "lutte de gueules".
Pendant ce genre de lutte, les poissons cherchent, tous deux en même temps,
à happer la gueule tendue de leur vis-à-vis ; toutefois, "ce mouvement n'est
pas un coup de bélier féroce et décidé, mais s'exécute toujours d'une façon
un peu hésitante et inhibée".
Cette "lutte du gueules" a donné lieu "à une
forme très intéressante de combat hautement ritualisé", car, là aussi, "les
adversaires mesurent littéralement leurs forces sans se blesser mutuellement
: ils s'attrapent l'un l'autre par leurs mâchoires que protègent, chez toutes
les espèces qui pratiquent ce genre de baroud d'honneur, une épaisse couche
de cuir presque invulnérable, et tirent de toutes leurs forces". Ils peuvent
alors, explique Lorenz, connaître exactement leur puissance respective et,
sans effusion de sang, permettre au plus faible de céder la place et de
sauver ainsi sa vie.
On retrouve le même genre de rituel, de mécanisme
inhibiteur, chez de nombreuses autres espèces, par exemple chez les cerfs et
les daims ; il est sûr en effet, que chez des animaux aussi puissamment
armés, une lutte dépourvue de rituels inhibiteurs se terminerait par la mort
de l'un, voire des deux adversaires.
Or il n'en est rien ; les daims "se
tournent l'un vers l'autre en décrivant un angle droit et baissent la tête
de sorte que leurs ramures se heurtent avec fracas assez près du sol et
s'emboîtent. Il s'ensuit une lutte inoffensive, où gagne celui qui tient bon
le plus longtemps".
Plus encore : si un daim s'aperçoit que son adversaire
n'a pas suivi le rituel au même rythme que lui et n'est donc pas encore prêt pour cette phase
dangereuse, il reprend le rituel de préparation là où en est son adversaire,
afin de lui laisser le temps d'être à égalité avec lui-même. Suivant les
espèces, les rituels inhibiteurs varient ; jamais ils ne manquent, sauf chez
nous.
Pourquoi donc, se sont demandé Lorenz, et bien d'autres
chercheurs, les animaux que nous sommes n'ont-ils pas développé de systèmes
protecteurs de ce type ? Une hypothèse propose l'idée que, dépourvus d'armes
offensives sérieuses (griffes acérées, défenses, grande force musculaire)
les hommes, pas plus que les lapins, n'avaient besoin de rituels inhibiteurs3.
La nature (quoi que veuille dire ce terme) n'avait pas prévu que, dépourvu
d'armes naturelles, l'homme en inventerait d'artificielles, et combien plus
meurtrières ! C'est bien possible : il n'est pas non plus "raisonnable",
alors que même les vers de farine sont capables de limiter leurs naissances,
nous devions être bientôt sept milliards à épuiser notre planète.
Je
n'ai pas trouvé, à mon étonnement, beaucoup d'études sur cette question,
pourtant brûlante ; je citerai donc quelques-unes des hypothèses formulées.
En 1971, un Colloque de l'UNESCO4 s'est penché sur ce problème.
· Dans
son introduction, Lionel Tiger constatait : "Nos débats ont fait apparaître une
proposition incontestée, à savoir qu'il est extrêmement difficile d'établir
un lien entre
l'agressivité des communautés et leur régime politique. Des
Etats se réclamant de toutes les
idéologies et de toutes les philosophies,
pour ne rien dire du niveau de vie, peuvent
résolument s'engager sur la voie
de l'armement et même de l'aventure militaire".
· Dans son exposé, T. Adeoye
Lambo, qui traite de "l'Influence des facteurs socioculturels sur
l'agressivité de l'homme" arrive aux mêmes conclusions, tandis que
·
José M.R. Delgado se préoccupe des fondements neurologiques de la violence et
· David A. Hambourg de l'influence des facteurs hormonaux sur l'agressivité
chez l'homme.
· Philippe Ropartz, quant à lui, constate que la composante
endogène de l'agressivité est "si réduite chez l'animal qu'on peut
considérer qu'il n'y a pas de pulsion agressive chez lui" ; il postule,
autrement dit, la nécessité pour l'animal de voir ou de flairer sa proie ou son
adversaire (stimulus exogène) pour déclencher l'agression. Alors qu'il en va
évidemment tout autrement pour l'homme, chez lequel la pulsion d'agression
existe et se troue être généralement endogène.
Mais malheureusement
Ropartz, pas plus que ses collègues, ne nous dit quel pourrait être ce
stimulus endogène chez nous. Il me semble aussi qu'il ne différencie pas
clairement agression intra- et interspécifiques, encore que l'on trouve,
chez lui comme chez beaucoup d'autres auteurs, le terme d' "agression"
lorsqu'il s'agit d'attaques interspécifiques et d' "agressivité" dans
l'autre cas.
· Quant à Robert Bigelow, son intention n'est pas de découvrir
ce qui motive l'agressivité
intraspécifique chez l'homme: il pense, en
effet, "que la guerre a joué un rôle majeur dans l'évolution humaine. Le
cerveau humain a, en moyenne, triplé de volume pendant le
pléistocène ; or
cette transformation remarquable n'aurait pas pu se produire si vite si la
sélection n'avait pas été très puissante". Une sélection bénéfique rendue
possible par les combats, pense Bigelow, qui n'est pas le seul, nous le
verrons, à trouver une utilité à la guerre.
· Quant à Henri Laborit, dans
son ouvrage "La Colombe assassinée"5, il "étudie des concepts tels que
liberté, égalité, propriété, besoin, travail, territoire, patrie, etc., et pose
la question : dans l'ignorance de ce que nous sommes et avec un discours
logique toujours prêt à fournir un alibi au meurtre, aux guerres et aux génocides, quelque chose
peut-il changer ?". Mais il ne nous apporte guère de réponse à notre
question : pourquoi, seuls de tous les animaux, nous en prenons-nous à notre
propre espèce ? Pourquoi la guerre ?
Plus intéressante est, me
semble-t-il, l'étude de Pierre Clastres6, qui réfléchit sur la guerre dans
les sociétés primitives ; il note que : "Dans la littérature ethnographique, il
est rarement question de la violence" et si l'on en parle, c'est
généralement dans le but de montrer que ces sociétés la réprouvent, ce qu'il
conteste absolument. C'est à cause de ce postulat erroné, pense-t-il, qu'
"il ne sera pas surprenant de constater, dans le champ de l'ethnographie
contemporaine, la quasi absence d'une réflexion générale sur la violence
sous sa forme à la fois la plus brutale et la plus collective, la plus pure
et la plus sociale: la guerre".
Or, dit P. Clastres, tous les rapports,
qu'ils datent du XVIe siècle ou du début du nôtre, qu'ils soient écrits par
des explorateurs, des missionnaires, des marchands ou des voyageurs savants,
tous sont unanimes sur un point : les hommes aiment et font la guerre ; "le
bon sauvage" est un mythe. Il écrit : "qu'ils soient américains (de l'Alaska
à la Terre de Feu) ou Africains, Sibériens des steppes ou Mélanésiens des
îles, nomades des déserts australiens ou agriculteurs sédentaires des
jungles de la Nouvelle-Guinée, les peuples primitifs sont toujours présentés
comme passionnément adonnés à la guerre".
Ces dispositions agressives
sont presque toujours sévèrement jugées dans ces rapports ; en effet,
pensent les Européens, comment christianiser, civiliser, convaincre des vertus
du travail et du commerce des gens surtout préoccupés de guerre ? Mais,
ajoute-t-il, "de fait, l'opinion des missionnaires français et portugais sur
les Indiens Tupi anticipe et condense tous les discours à venir : n'était,
disent-ils, l'incessante guerre que ces tribus mènent les unes contre les
autres, le pays serait surpeuplé".
Apparemment oublieux des guerres
européennes qui, à défaut de nous civiliser, n'ont pas empêché la
christianisation ni l'amour du commerce, tous ces savants commentateurs
trouvent, en somme, quelques intéressantes vertus à la guerre.
Pierre Clastres examine, tout au long de son ouvrage, les théories de
ceux qui se sont penchés sur ces questions ; j'en mentionnerai quelques-unes
en exemple.
· La théorie naturaliste de A. Leroy-Gourhan ("Le Geste et
la Parole") développe l'idée qu'agressivité et agression ne font qu'un et
qu'il n'y a pas de différence fondamentale entre tuer une proie à la chasse
pour se nourrir et tuer un être humaine à la guerre, l'une dérivant de
l'autre. P. Clastres pose alors une différence entre chasse et guerre, la
première étant une "agression" la cause de la seconde étant
"l'agressivité"7. Mais, fait remarquer Clastres, Leroy-Gourhan "biologise"
la guerre et en évacue toute la dimension sociale ; de plus, si la chasse
c'est la guerre, alors la guerre c'est la chasse à l'homme; il faudrait donc
supposer, qu'à l'origine au moins, les hommes aient tué leurs semblables
pour s'en nourrir. Or nous savons bien qu'aucune tribu, même la plus
cannibale, ne mange de l'humain dans un but gastronomique.
· La théorie
économiste ; elle postule que la misère est la cause de la guerre ; les
primitifs, n'ayant pas grand-chose à se mettre sous la dent, auraient
inventé la guerre pour agrandir leur territoire de chasse. Là aussi,
Clastres conteste la base même d'une telle théorie ; s'appuyant sur divers
travaux, il refuse l'idée de sociétés primitives vivant misérablement et affirme
que ce furent, tout au contraire, des sociétés d'abondance.
Mais que ces sociétés aient été misérables ou opulentes, la
guerre n'était pas forcément la seule réponse possible. Les hommes en
trouvèrent d'ailleurs d'autres ; l'agriculture, l'élevage, de meilleures
armes de chasse...
La prise en compte de ces propositions laisse toutefois
toujours sans réponse la question : "Pourquoi la guerre ?".
Un
psychanalyste, Alexandre Mitscherlich8, avance une opinion assez semblable à
celle des économistes ; il constate d'abord la grande facilité avec laquelle
les hommes s'agressent mutuellement, et pense que si la guerre est prisée
comme preuve de virilité et d'héroïsme, les dégâts qu'elle cause à la
communauté sont tels qu'on a du mal à comprendre qu'on n'ait pas pu trouver
un autre moyen de s'affirmer. Il constate aussi qu'après chaque conflit, devant
les désastres causés par la guerre on s'écrie : "Plus jamais ça !" et qu'on
recommence aussitôt. La cause, à ses yeux, en est la propriété ; la science,
écrit-il, nous apprend que notre plus proche parent, l'homme-singe, était un
"végétarien aux moeurs paisibles" et que "l'homme de la proto- et de la
préhistoire fut, lui aussi, un collecteur pacifique. C'est seulement avec
l'essor de la propriété que la tragédie a commencé."
[Mitscherlich,
me semble-t-il, ne prend pas en compte le fait qu'il existe de bien grandes
ressemblances entre la possession d'un territoire (par un animal ou par une
horde) et une propriété et que cela n'a nullement empêché les mécanismes
inhibiteurs de se mettre en place chez les animaux.]
· Le point de
vue de certains marxistes au sujet de l'origine de la guerre est assez proche de
celui des économistes" ; des chercheurs tels que M. Harris et D. Grosse
attribuent à un manque de protéines (d'où l'élevage, l'agriculture, la
propriété et la nécessité d'étendre et de protéger le territoire),
l'invention de la guerre.
· La théorie échangiste, soutenue par Claude
Levi-Strauss situe clairement la guerre dans le champ des relations sociales
pour lui, la guerre et le commerce sont deux aspects différents d'un système
global. Il écrit : "Les conflits guerriers et les échanges économiques ne
constituent pas seulement, en Amérique du Sud, deux types de relations
coexistantes, mais plutôt les deux aspects, opposés et indissolubles, d'un
seul et même processus social".
Chacune de ces théories contient une
part de vérité, car la guerre a de multiples causes, économiques, sociales,
patriotiques, politiques, etc. et mes recherches n'ont certainement pas été
exhaustives, mais je pense néanmoins pouvoir dire que les divers chercheurs en
sciences humaines que ce problème a troublés n'ont pas suffisamment pris en
compte les causes psychiques, (au sens psychanalytiques du terme) qui sont
responsables de la guerre.
Les psychanalystes, quant à eux, se sont
évidemment penchés de façon privilégiée sur l'aspect psychique de la
violence.
Jean Bergeret9 pose bien le problème ; il écrit : "Il m'a paru
essentiel de distinguer ce qui appartenait en propre à l'agressivité et ce
qui relevait au contraire d'une violence innée, beaucoup plus primitive."
Il me semble en effet impossible d'essayer de comprendre une activité aussi
essentiellement humaine que la guerre sans s'appuyer sur les distinctions
que pose cet auteur entre d'un côté une violence primordiale, sans laquelle
nulle vie d'animal supérieur n'est possible sur cette terre, et de l'autre
côté l'agressivité, la haine, le sadisme, qui impliquent une libidinisation de
la violence.
Jean Bergeret propose plusieurs éléments permettant d'opérer la
distinction entre ce qu'il nomme la "violence fondamentale" et l'agressivité
; j'indiquerai quelques-unes de ces distinctions ; elles concernent:
·
l'objet ; pour la violence fondamentale, l'objet n'a pas encore atteint le
statut d'autre objet, il ne s'agit donc pas alors vraiment d'une relation
sujet/objet mais de l'opposition moi/non moi ;
· le but pulsionnel :
l'agressivité a pour but de causer consciemment un dommage à l'objet:
"L'imaginaire agressif d'un sujet suppose que l'objet soit amené à souffrir
et que cela procure un certain plaisir au sujet". La violence fondamentale,
au contraire, fait partie des instincts de conservation ; elle ne
s'intéresse qu'au sujet lui-même ; le sort réservé à l'objet de l'agression
n'a aucune importance pour l'agresseur, seule compte pour lui sa propre
survie ou satisfaction ;
· l'ambivalence : la violence fondamentale
n'est pas ambivalente : "elle n'est en rapport qu'avec des fantasmes
vraiment primitifs, sans après-coup, ni secondarisation. Il s'agit d'une
tendance sans nuances, sans contradictions, apparaissant d'un seul bloc et
très précocement." et Jean Bergeret note que, parlant de cette tendance,
Freud, à juste litre, la nomme "instinct" ;
· le niveau psychogénétique ; la
violence n'a rien de commun avec la haine, l'agressivité, le sadisme ou le
masochisme qui, dit Bergeret, comprennent un mélange non métabolisable de
violence et de libido ; ils n'apparaissent pas au même moment du
développement, la première étant bien plus primitive.
"La violence, pur
instinct de vie, n'est en soi et originellement, ni bonne ni mauvaise". Mais
elle peut, bien évidemment, être mise au service de l'agressivité.
Ces distinctions qu'opère Jean Bergeret sont pour moi fondamentales ;
c'est à mon sens précisément à la jonction, à l'articulation entre "violence
fondamentale" et "agressivité", c'est-à-dire à la naissance du fantasme, que
se situe l'origine de la guerre.
Cette articulation est bien dégagée par
Jean Laplanche10 dans le cinquième chapitre, "Agressivité et
sado-masochisme" de son livre : "Vie et Mort en Psychanalyse". Il s'y attache
à montrer où et comment la violence, de non sexuelle qu'elle était à
l'origine (auto-conservation) va se transformer en pulsion sexuelle,
ajoutant à une violence instinctuelle une dimension de jouissance. Je cite :
"Si, comme nous le pensons, la théorie freudienne de l'étayage doit être
utilisée comme schéma directeur pour comprendre le problème du
sado-masochisme, rappelons rapidement deux aspects majeurs de cette théorie
: genèse marginale de la sexualité ! genèse de la sexualité dans le temps du
retournement sur soi. En effet, l'étayage implique que la sexualité, la
pulsion, apparaît à partir des activités non sexuelles instinctuelles" La
sexualité proprement dits "n'apparaît, comme pulsions isolable et repérable,
qu'au moment où l'activité non sexuelle, la fonction vitale, détache de son
objet naturel ou le perd Pour la sexualité c'est le moment réfléchi (selbst
ou auto-) qui est constitutif, moment de retournement sur soi,
"auto-érotisme" où l'objet a été remplacé par un fantasme, par un objet
réfléchi dans le sujet".
Jean Laplanche explique minutieusement
le problème de l'étayage dont je ne puis, ici, que donner les deux temps
dégagés par lui à partir de l'oeuvre de Freud :
1. Le premier temps est
actif, dirigé vers l'objet extérieur, non sexuel, agressif, destructeur.
2.
"La sexualité n'apparaît qu'avec le retournement sur soi, donc avec le
masochisme, de sorte que, dans le champ de la sexualité, la masochisme est
déjà considéré comme primaire".
Autrement dit, c'est à partir du moment où
ce n'est plus vers un objet extérieur indispensable à notre survie que nous
dirigeons notre agressivité, mais vers un objet interne fantasmatique, que
l'on peut valablement parler de pulsions sexuelles, de haine, de sadisme ou de
sado-masochisme. Etant bien entendu qu'on défléchira éventuellement
ensuite cette agressivité vers l'objet extérieur ou son substitut. Nous
retrouvons là la distinction de Jean Bergeret entre violence fondamentale et
agressivité.
· Or la guerre est, à mon sens, fondamentalement
sadomasochiste : tuer ou être tué, tuer ET être tué.
Elle n'est
évidemment pas perçue ainsi au niveau conscient, pour lequel le but poursuivi
est d'être plus fort que l'ennemi, d'être éventuellement obligé de le tuer,
fut-ce au risque de mourir soi-même, alors que, nous le verrons, il en va
tout autrement au niveau inconscient.
L'agression envers la proie,
l'agression interspécifique, instinctuelle ne procède pas ainsi : on
choisit, pour se nourrir, des proies notablement plus faibles que soi-même.
Jamais on ne vit une antilope tuer un lion, une souris être plus forte qu'un
chat, un petit poisson en avaler un gros. Et lorsqu'une proie est trop
dangereuse on se constitue, comme nous le fîmes nous-mêmes lorsque nos aimes
n'étaient pas encore totalement efficaces, en meute. (Le chasseur meurt
parfois à la chasse, mais c'est par accident ; les morts de la guerre sont
prévus, acceptés d'avance.)
Autrement dit, il n'y a pas, pour
l'animal, d'arrière-plan fantasmatique lorsqu'il agresse sa proie, pas plus
que pour nous-mêmes lorsqu'il s'agit de "violence fondamentale". Le
sadomasochisme ne commence qu'avec la libidinisation de l'agression et le
risque majeur accepté, et seulement après que l'agression se soit détachée
de son objet naturel - la proie - pour aller se fixer sur l'ennemi.
C'est-à-dire qu'elle soit devenue pulsionnelle.
On ne peut parler des
causes inconscientes, pulsionnelles, de la guerre sans citer les ouvrages
fondamentaux de Franco Fornari, un des psychanalystes qui s'est le plus
intéressé aux causes psychiques de la guerre. Dans son livre "Psychanalyse
de la Guerre", il montre que celle-ci est une élaboration paranoïaques du
deuil et que sa fonction essentielle est la destruction. Il développe aussi
l'idée que les pères ont toujours désiré la mort des fils et ont trouvé divers
moyens pour parvenir à leurs fins, la guerre étant un de ces moyens parmi
d'autres. Il explique aussi, s'appuyant sur les écrits de Roheim, que la
société parvient à résoudre les angoisses paranoïaques de persécution de ses
membres en leur offrant une guerre, ce qui lui permet de socialiser, en les
occultant, les folies personnelles de chacun. Aussi la guerre est-elle pour lui
la preuve la plus éclatante de la pulsion de mort, car c'est pour nous en
débarrasser que nous la projetons sur l'ennemi11
"Notre inconscient
tue même pour des choses insignifiantes; comme l'ancienne législation
athénienne de Draco, il ne connaît pour les délits aucun autre châtiment que
la mort, car tout préjudice porté à notre moi tout-puissant et souverain
est, au fond, un crimen laesae majestatis." Freud (1915)
Freud
s'est longuement penché sur ce problème : "Pourquoi la guerre ?".
En dehors de l'ouvrage ainsi nommé, il a écrit un essai
"Considérations actuelles sur la Guerre et la Mort" ; il
évoque le problème dans "Totem et Tabou" et, sous
diverses autres formes, n'a cessé de s'interroger sur les
raisons de notre agressivité qui lui semblait, de toutes les
pulsions humaines, celle qui était à la fois la plus
dangereuse et celle qui serait la plus difficile
à réduire. Je n'énumérerai pas les
articles, livres ou essais où il est question du sadisme, du
masochisme, de la pulsion de mort, etc., cela reviendrait, à peu
de chose près, à donner la liste de ses oeuvres
complètes.
Freud a beaucoup parlé du meurtre du père qui est, via le
complexe d'OEdipe, au centre même de toute sa théorie ; l'histoire de la
horde primitive telle qu'il nous la présente est exemplaire, encore qu'elle
me semble plutôt devoir être considérée comme un fantasme originaire et
n'avoir pas eu besoin d'être traduite en actes pour faire partie de notre
inconscient. Et ce d'autant plus qu'un fait de l'âge adulte ne peut s'y
inscrire s'il n'y est attiré par un refoulé originaire (cf. Freud 1915 :
"L'Inconscient" et "Le Refoulement") ; c'est au contraire un tel fantasme
originaire qui peut, éventuellement, s'actualiser.
Que les pères aient
des pulsions de mort envers les fils (thèse de Fornari) me semble aussi peu
contestable que l'existence de pulsions de mort des fils envers les pères.
Toutefois, si le scénario de "Totem et Tabou" me paraît pouvoir assez bien
s'appliquer aux révolutions (par exemple les révolutions françaises, russe,
etc., où les frères, se sont unis pour détrôner et tuer le père, puis après
quelque chose qui a ressemblé assez bien à une fête orgiaque totémique, pris
de remords, ont mis à sa place un autre père, encore plus terrible), il ne me
semble pas que ce fantasme-là puisse servir de trame inconsciente pour la
guerre, où ce n'est pas le père, mais bien les frères qui sont tués, encore
qu'il y ait, bien évidemment des liens.
Frères de son propre groupe, clan,
tribu, pays, continent, ou bien étrangers, ennemis, mais toujours frères
humains.
J'avancerai maintenant l'hypothèse suivante : ce n'est pas
"malheureusement" et "BIEN QUE" tous les hommes soient frères que l'on
s'entre-tue à la guerre, mais bien "PARCE QUE" ils sont frères.
Quand on
se souvient de la haine féroce qui anime les frères entre eux quand ils sont
tout petits je donnerai quelques exemples et plus particulièrement, mais
pas seulement de celle qui torture les aînés vis-à-vis des cadets, il semble
probable que, lorsque toute cette haine, tout ce sadisme, n'ont plus trouvé
dans les dangers de la chasse un aliment suffisamment sérieux pour pouvoir y
projeter à la fois le sado-masochisme provoqué par la haine, et le remords
provoqué par le meurtre fantasmé, il devint indispensable de trouver un
substitut assez plein de fureur pour apaiser la haine et assez plein de
dangers pour apaiser la culpabilité: la guerre.
Point n'est besoin d'être psychanalyste pour découvrir la
haine (qui n'exclut nullement un véritable amour
ultérieur), le plus souvent refoulée, qui sévit
entre les membres d'une fratrie.
Toutes les mères, tous les éducateurs le savent ; les
romans, les contes, l'Histoire le disent.
Mais nous ne voulons pas le
savoir, du moins de façon trop consciente. IL se produit là un phénomène
analogue à celui qui existe pour la sexualité infantile : tout le monde le sait,
personne ne veut le savoir, et Freud et les premiers psychanalystes ont payé
un lourd tribut pour avoir osé dire que l'enfance n'est pas un vert paradis,
sans sexualité ni violence.
Mélanie Klein12 écrit :
"La psychologie
et la pédagogie (classiques) ont toujours entretenu la croyance qu'un enfant
était un être heureux et sans conflits ; elles ont toujours admis que les
souffrances des adultes provenaient des fardeaux et des épreuves de la
réalité ; il nous faut affirmer cependant que c'est exactement le contraire
qui est vrai. Ce que la psychanalyse nous apprend sur l'enfant et sur
l'adulte montre que les souffrances de la vie ultérieure sont pour la plupart
les répétitions de ces douleurs précoces, et que tout enfant passe, durant les
premières années de sa vie, par des souffrances démesurées".
Ces
souffrances démesurées, nous avons hâte, en grandissant, de les oublier et même
d'en refouler le souvenir. Car c'est précisément à cause de ces souffrances
insupportables que nous haïssons. Et nous ne voulons pas nous souvenir de
cette haine. Car si l'enfant n'est plus un angelot candide, un chérubin
blond, mais un être pétri des pulsions les plus violentes, alors comment
continuer à prétendre, devenus adultes, que nous sommes des êtres foncièrement
bons, que seuls les "autres", par leur méchanceté, nous ont contraints à
nous défendre ?
Comment continuer à affirmer que l'homme est bon et que
c'est la société qui le corrompt?
Freud avait commencé à détruire cette
apaisante légende ; il écrit13 :"Rappelons-nous d'abord ce que sont les
relations entre frères et soeurs. Je ne sais pourquoi nous admettons d'avance
qu'elles doivent être affectueuses ; nous connaissons tous des frères
ennemis et nous avons souvent constaté que l'inimitié était apparue dans
l'enfance ou durait depuis toujours. Mais bien des adultes, qui aujourd'hui
aiment tendrement leurs frères et soeurs, ont vécu avec eux dans l'enfance
sur un pied de guerre continuelle. Le plus âgé a maltraité le plus jeune, l'a
calomnié, lui a pris ses jouets. Le plus jeune, rempli d'une rage
impuissante, a envié et redouté son aîné ; sa liberté, son sentiment du
droit s'insurgeait contre son oppresseur"... "L'enfant est absolument
égoïste, il sent intensément ses besoins et lutte sans ménagement pour les
satisfaire ; il lutte en particulier
20 Freud-Einstein
1933, "Pourquoi la Guerre", Société des Nations, Genève. contre ses concurrents, les autres
enfants, et tout spécialement contre ses frères et soeurs".
Parlant du
petit flans, garçonnet de 3 ans 1/2, il rapporte que celui-ci "exprime
continuellement le désir que sa mère, en baignant le bébé, le laisse tomber
dans la baignoire pour qu'il meure" or, ajoute Freud, "l'enfant est
cependant sage, tendre et bien tôt après il aimera sa soeur et prendra
plaisir à la protéger"14.
Et il écrit aussi, parlant de l'injonction : "Aime
ton prochain comme toi-même", que celle-ci est certes plus ancienne que le
christianisme, mais "quelle n'est certainement pas très ancienne. A des
époques déjà historiques, elle était encore étrangère aux hommes" et il
continue à penser que ce précepte, certes souhaitable pour promouvoir la
paix, à peu de chances d'être applicable ; en effet "Non seulement cet
étranger n'est en général pas digne d'amour, mais, pour être sincère, je
dois reconnaître qu'il a le plus souvent droit à mon hostilité et même à ma
haine" et que, de son côté, "Il ne paraît pas avoir pour moi la moindre
affection ; il ne me témoigne pas le moindre égard. Quand cela lui est
utile, il n'hésite pas à me nuire... Pis encore : même sans profit, pourvu
qu'il y trouve un plaisir quelconque, il ne se fait aucun scrupule de me
railler, de m'offenser, de me calomnier, ne fût-ce que pour se prévaloir de
la puissance dont il dispose contre moi"15.
Mélanie Klein, grande
découvreuse des fantasmes enfantins s'il en est, nous en a dit d'avantage et
donné des exemples saisissants. Elle écrit, par exemple "Les analyses prouvent
toutes que les enfants souffrent d'une grande jalousie à l'égard de leurs
frères et soeurs plus jeunes ou plus âgés. Le petit enfant qui, apparemment,
ne sait rien sur la naissance, a une connaissance inconsciente très précise
du fait que les enfants poussent dans le sein de leur mère. La jalousie
éveille une haine violente contre l'enfant dans le sein maternel, et suscite le
désir fantasme habituel chez un enfant pendant une nouvelle grossesse de
sa mère de mutiler le ventre de celle-ci et de défigurer l'enfant qui s'y
trouve en le mordant et en le coupant". (Rappelons qu'elle rapporte là des
fantasmes d'enfants normaux.)
Joan Rivière écrit, parlant de la jalousie, que celle-ci est une
réaction de haine et d'agressivité contre la crainte de perdre l'objet aimé.
Mais si elle ressemble à d'autres réactions du même ordre, un élément
toutefois la particularise, c'est l'humiliation ressentie, qui cause une
terrible blessure à la confiance en soi et au sentiment de sécurité. Que
cela soit conscient ou pas, le jaloux pense que c'est parce qu'il n'a pas
assez de qualités, parce qu'il n'est pas digne d'être aimé, que son objet
d'amour l'a abandonné. "Cette pensée de ne pas être aimé éveille en lui
(avec toutes les craintes de solitude qui l'accompagnent) une dépression et
un sentiment d'être exposé à un danger sans pouvoir se défendre, qui sont
insupportables. Cela explique l'acuité et l'amertume torturantes de la
jalousie, état que nous essayons tous de soulager en condamnant et en
haïssant une autre personne dans ce cas, le rival De l'enfance la plus lointaine
resurgit la réalisation de l'état de dépendance avec tous ses dangers et le
cercle recommence à se refermer comme autrefois. La projection est
immédiatement mise en action. On voit chez le rival le mal et la
destructivité on le condamne et on peut décharger la haine à son égard sans
éprouver de culpabilité"
"Ceci est rendu nécessaire parce que, pour le
bébé, dans son état de totale dépendance,
perdre le sein (i.e. perdre l'amour de sa mère) c'est comme si
toutes les choses indispensables et bonnes avaient disparu. Et quand le
désir ou la colère le torturent, s'accompagnant de
déjections irrépressibles qui suffoquent, font crier, qui
sont douloureuses, qui brûlent, tout son monde est un monde de
souffrance, également brûlé, déchiré,
supplicié. Cet état, que nous avons tous traversé
en tant que bébés, a sur nos vies des conséquences
psychologiques énormes"16.
Les fantasmes de cet ordre et pires sont innombrables
dans les cas que décrivent les psychanalystes, qu'il s'agisse d'enfants ou
de rêves et souvenirs d'adultes. Et chacun, pour peu qu'il soit attentif à
ce qui se passe en lui et autour de lui, peut en savoir autant ; aussi vais-je
arrêter là des citations, qui sur ce point et à des degrés divers, se
ressemblent toutes un peu.
La cause de cette agressivité insurmontable,
de la joie haineuse de mordre, couper, dépecer, de faire mal et enfin de
tuer le frère provient, bien évidemment, d'un sentiment d'insupportable
frustration ; quel est donc cet étranger, cet inconnu, ce larron qui vient me
voler ma place et ma mère ?
Pour bien apprécier la puissance de haine
que peut susciter une pareille pensée, il faut se souvenir que, pour un
enfant, la mère est source de tout bien : nourriture, soins, sécurité et,
surtout, amour ; se souvenir aussi que, sans sa mère, un enfant n'est pas
seulement frustré de telle ou telle chose, mais qu'un enfant sans mère est
voué à la mort. Ce sont donc des angoisses de mort que suscite, chez
l'enfant, la naissance d'un frère ou d'une soeur qui, il en est sûr, va non
seulement le priver de tout ce qui est bon en ce monde, mais même provoquer
sa propre mort.
Point n'est besoin, évidemment, de la naissance
réelle d'un puîné pour provoquer ces angoisses et désirs de mort ; le
fantasme est toujours là, actif quelles que soient les circonstances
extérieures, car la crainte de tout perdre, y compris la vie, ne peut jamais
s'apaiser.
Bien entendu la certitude que l'enfant acquiert peu à peu
qu'il est toujours aimé, et l'éducation qu'il reçoit l'aident à surmonter ce
désir de meurtre. Mais celui-ci ne disparaîtra jamais ; tout ce qu'il sera
possible de faire, ce sera de le défléchir sur un autre objet.
Je donnerai ici, comme exemple clinique, le cas d'un patient que
ses sentiment racistes troublaient beaucoup. Il appartenait en effet à un
milieu où l'on militait activement dans les ligues antiracistes et non
seulement il n'osait pas proclamer ses opinions, mais encore il se sentait
tout honteux de les avoir. Ses "ennemis" étaient tous les étrangers qui venaient
envahir sa patrie, cette douce, cette merveilleuse terre qu'il fallait à
tout prix mettre à l'abri de pareil malheur. Les plus haïs des ces
"envahisseurs" étaient les maghrébins, puis venaient les noirs.
Par de
multiples rêves et associations, nous pûmes voir que tous ces "ennemis"
représentaient son frère puîné, par ailleurs tendrement aimé au niveau
conscient. D'autres ennemis, seulement détestés, étaient les Juifs, qui,
eux; "souillaient la mère patrie" ; dans le fantasme du patient, ceux-ci
représentaient le père17.
On voit que ce patient défléchissait vers des
étrangers sa haine contre celui qui était venu "envahir" le ventre de sa
mère; ceux qui ressemblaient le plus au frère : les maghrébins, étant des
blancs, lui paraissaient les plus redoutables, tandis que les noirs, tout en
étant des envahisseurs, étaient davantage différents et lui semblaient
devoir être un peu moins dangereux. Les Juifs, détestés eux aussi, mais
représentant le père, mettaient mon patient mal à l'aise: d'une part, ils
avaient déjà été chassés, maltraités et tués durant la guerre et de l'autre,
un certain degré de résolution du complexe d'OEdipe et d'identification au
père l'empêchaient de désirer trop violemment leur mort.
(Je
n'étudierai pas ici les rapports entre le désir de meurtre du frère et celui de
l'Oedipe ; je rappellerai seulement l'existence de ce lien, une raison parmi
d'autres étant que le bébé fantasme que la mère a absorbé le pénis du père
et que c'est avec cela qu'elle fabrique un enfant).
Les guerres
civiles, les guerres idéologiques et de religion, tout en ayant les mêmes
racines que les guerres contre l'étranger, me semblent avoir une motivation
de plus ; ces trois formes de guerre sont liées, pour les combattants de
chacun des deux camps, à la représentation idéalisée d'une mère
toute-puissante, d'une mère qui ne peut se tromper ou avoir tort. Ainsi,
unis à une mère toute-puissante, on peut risquer sa vie puisqu'on a la
certitude de la risquer pour une juste cause et de rester à jamais, quoi
qu'il arrive, son bien-aimé. On peut dès alors aller tuer les autres sans
crainte, sans remords et même avec plaisir. Je crois qu'il est possible
arrivés ce point, de donner une réponse à la question d'Einstein : comment
se fait-il que, alors que seule une infime minorité tire profit de la
guerre, une immense majorité accepte de la faire ?
C'est, bien
évidemment, que cette majorité en tire à la fois beaucoup moins et beaucoup plus
qu'un profit ; elle n'en retire certes ni bien matériel, ni accroissement de
puissance ; mais elle obéit à un ordre inconscient irrésistible ; élimine
cet "autre" qui vient envahir et veut te prendre ta mère-patrie. Plus
encore, en déplaçant sur l'ennemi ce désir de meurtre, on obéit aussi à
l'ordre surmoïque paternel : tu dois vivre en paix avec ton frère et même
l'aimer. Le clivage: tout l'amour pour le frère qui se bat à mes côtés,
toute la haine pour celui qui se bat de l'autre côté permet de maîtriser à
la fois l'angoisse et le remords18.
La haine contre le frère est donc
provoquée par l'amour pour la mère, la crainte de perdre son amour à elle
et, par conséquent, de mourir. Or, cette crainte terrible, cette angoisse de
mort sont dues au fait que nous naissons inachevés et que nous avons,
pendant de très longues années, un besoin vital de notre mère.
Sans parler des poissons ou insectes, qui ne savent pas qui est
leur génitrice, et doivent donc survivre sans aide aucune, on peut constater
que, chez les espèces animales qui nous sont les plus proches, un deuxième
bébé ne naît que lorsque le premier est sevré, est sorti de l'enfance, sait
plus ou moins pourvoir à ses besoins les plus immédiats, et n'a donc plus une
nécessité vitale de sa mère. Il peut se débrouiller seul, fut-ce, en
certains cas, avec l'aide de la meute ou de la horde ; il n'a pas, comme le
bébé humain, à subir cet intense sentiment de frustration et de mort.
Mais cette raison n'eût pas suffi, à elle seule, à provoquer la haine, le
désir de faire souffrir et de détruire l'autre. Nous sommes en cela très
différents des autres mammifères : le petit animal, si sa mère n'a pas assez
de lait pour toute sa portée, va pousser rudement ses frères et soeurs plus
faibles pour s'emparer d'une tétine ; mais il s'agit là d'auto-conservation,
d'agression, dépourvue, pour autant que nous sachions, du désir de faire du
mal. Que le frère évincé aille jusqu'à en mourir, cela n'est pas pris en
compte, ce n'est pas le but de l'agression.
Autrement dit, il fallait aussi
posséder un psychisme capable de fantasmer pour passer, comme l'ont montré
Jean Bergeret et Jean Laplanche, de la violence fondamentale à la haine, de
l'agression à l'agressivité.
C'est donc, à mon sens, durant la période qui
sépare virtuellement deux naissances, que s'installe le désir de détruire le
frère puîné.
Mais il est clair que, si rien ne venait corriger cette pulsion
destructrice, dès que les frères
seraient parvenus à un âge où un tel désir
peut se transformer en acte, ils ne manqueraient pas de s'entre-tuer. (On
sait que, dans l'inconscient, les temps et les durées se mêlent et sont au
même niveau et que, par conséquent, les fantasmes des cadets, projetés, sont
aussi virulents contre les aînés que ceux des aînés envers leurs cadets).
Les parents sont donc là pour interdire le meurtre entre frères et ils y
parviennent le plus
souvent par deux voies complémentaires (puisqu'il
est impossible de faire simplement disparaître un fantasme pulsionnel) :
l'une est de favoriser l'installation du surmoi et d'y ajouter l'injonction
d'avoir à s'aimer en famille (groupe, clan, nation, civilisation, religion,
etc.), autrement dit, de changer la pulsion haineuse en son contraire
(contre-investissement),
l'autre est de défléchir la pulsion haineuse vers
d'autres objets extérieurs - ainsi que nous l'avons vu chez mon patient.
Mais ces objets doivent avoir certaines caractéristiques, être assez proches
de l'image du frère pour satisfaire la haine, mais aussi présenter un danger
de rétorsion suffisamment grand pour être capables d'apaiser le remords.
Seuls, depuis l'invention d'armes de chasse vraiment efficaces, les êtres
humains d'autres groupes répondent à ces deux critères, et donc seule la
destruction des ennemis-frères, accompagnée des dangers de la guerre, peut
suffire.
D'un autre côté, ce que l'on défend que l'on croit, en toute
bonne foi, défendre, car l'attaque, la haine, l'agressivité, le sadisme de
chacun restent inconscients et donc niés , ce que l'on défend contre les
méchants ennemis, c'est sa famille, sa patrie, entités fondamentalement
maternelles, englobantes, sécurisantes.
Et le fait que les guerres
civiles, les guerres de religion soient les plus féroces de toutes, me
semble être une confirmation de plus ; car "l'autre" étranger possède une
mère-patrie différente de la nôtre ; aussi peut-on, parfois, avoir une
certaine pitié pour lui. Mais s'il s'agit de la même mère-patrie, comme dans
la guerre civile, si on est "frères en Christ", comme dans nos guerres de
religions, alors la haine la plus violente se réveille, alors vraiment tous les
fantasmes de dépossession par le frère sont réactivés.
En revenant, au terme de cette étude, au texte de la Genèse cité
en exergue, il me semble pouvoir dire que ce passage exprime le point de vue
de Caïn, du Caïn que chacun d'entre nous porte au plus profond de lui-même.
Le texte ne nous explique en effet pas pourquoi Yahvé a marqué sa préférence
pour Abel, le puîné, en acceptant son offrande tandis qu'il refusait celle
de Caïn. Mais nous savons bien, en revanche, que tout enfant est persuadé
que sa mère aime, favorise, soigne davantage l'autre enfant que lui-même et
ce sans aucune raison acceptable.
Nous savons aussi que cela que ce soit
fantasme ou réalité engendre des haines qui, pour être ensuite refoulées,
n'en demeurent pas moins agissantes.
Yahvé qui, étant le Tout-Puissant,
contient en lui les attributs et les possibilités des deux sexes, me semble
donc plutôt présenter son aspect maternel dans ce passage de la Genèse.
Mais
si celle-ci nous apprend que, dès qu'il y a eu deux frères, l'un a tué l'autre
pour éliminer le rival, elle nous montre aussi tôt après une autre face de
Dieu. Celui-ci, reprenant son rôle paternel, pose sur Caïn (comme doit le
faire chaque père humain) le signe qui interdit que l'on continue à
s'entre-tuer.
Gabrielle Rubin
26, av. de Tourville 75007 Paris
1Freud-Einstein
1933, "Pourquoi la Guerre", Société des Nations, Genève. 2 Conrad Lorenz, L'Agression,
une histoire naturelle du mal, Flammarion 1977. 3 Il y a eu quelques essais de
ritualisation, comme les tournois entre champions de pays ou factions prêts à en
découdre ; cela n'évita pas les guerres. 4 "Comprendre l'agressivité",
Colloque UNESCO 1970. 5 Henri Laborit, La Colombe assassinée,
Grasset éd. 6
Pierre Clastres, Archéologie de la violence, P.B.P. 1977. 7 Distinction que
nous faisons nôtre. 8 A Mitscherlich, L'Idée de Paix et
l'Agressivité, Gallimard 1970. 9 Jean Bergeret, Généalogie de la
Destructivité, R.F.P. 1984; T. 48, n° 4. 10 Jean Laplanche, Vie et Mort en Psychanalyse, Flammarion 1970.
11 Franco Fornari, "Psychanalyse de la Guerre" Feltrinelli éd. Milan
1966, et "Rapport au XXVe Congrès des langues Romanes, (Milan 1964). Les
quelques repères indiqués ici ne peuvent rendre justice de la richesse de
l'ouvrage, (dont un compte rendu approfondi a été donné dans le n° 2 de
cette revue) auquel il est nécessaire de se référer. 12 M Klein, 1927, "Les tendances criminelles chez les
enfants normaux". In Essais de psychanalyse, Payot. 13 Freud, 1900, L'Interprétation
des Rêves, P.U.F. 14 Freud, S., Analyse d'une phobie chez un petit
garçon de 5 ans et L'Interprétation des Rêves, P.U.F. 15 Freud
1929, Malaise dans la Civilisation. 16 Joan
Rivière "La haine, le désir de possession et l'agressivité". In L'amour et la haine, Payot. 17 On voit là que le racisme peut avoir des motivations
inconscientes différentes et qu'il vaudrait donc mieux parler des racismes.
18 Freud, Psychologie des foules et analyse du Moi.
Résumé
Ce n'est qu'au début de ce siècle que l'on
s'est demandé : "Pourquoi la guerre T' et que bien des penseurs :
philosophes, sociologues, ethnologues, psychanalystes - dont Freud - ont
formulé une réponse pour tenter d'expliquer pourquoi, seuls parmi tous les
animaux
supérieurs, nous nous faisons les meurtriers d'autres hommes - nos
frères humains.
L'hypothèse ici proposée est que , loin de tuer les autres
hommes malgré qu'ils soient nos frères, c'est parce qu'ils sont nos frères
que se réveille en nous une haine refoulée et devenue inconsciente contre
celui qui a fantasmatiquement pris autrefois une place que nous voulions
exclusivement nôtre. Cette haine refoulée, que tous les psychanalystes mais
aussi tous les éducateurs, mères de famille, romanciers, historiens,
connaissent bien se réactive en certaines circonstances et pousse chacun à
aller défendre contre le méchant envahisseur notre mère patrie, notre mère
l'église ou notre idéologie-mère quel qu'en soit le prix à payer en vies
humaines dont la nôtre et en désastres affectifs, économiques, sociaux,
etc.
It is only in the beginning of the century
that one has asked : "Why war?", and that thinkers, philosophers,
ethnologists, psychoanalysts - from whom Freud - have formulated a response
in attempt to explain why we, alone among all superior animals, can be the
murderers of other men - our human brothers.
The hypothesis here
proposed is that, far from killing the other men in spite of the fact that
they are our brothers, it is because they are our brothers that brings out
in us a hatred, repressed, which becomes unconscious, against he who, by
means a fantasy, has taken, at some point in the past, a place which we
wanted exclusively for ourselves. The repressed hatred, that all psychoanalysts, as well as the educators,
mothers of family, novelists, historians, know well, comes back, under
certain circumstances, and pushes each one to defend, against the mean
invader, our mother-country, our mother-church or our ideological-mother.
That being the price to pay (whatever the price may be to pay) in human
lives - from which our own - and in emotional, economic, social disasters.
Key words: war, aggressivity, murder, racism, brother.
Bibliographie
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Bergeret, Jean, Généalogie de la destructivité, RFP 1984,
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C.N.R.S, Modèles animaux des comportements humains
Clancier, A., Faure, S., Pragier, G., Situation métapsychologique de
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Glover, E, War,
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Dumezil, G.,
Heur et Malheur du guerrier
Eibl-Eibesfeld, Par-delà nos
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Freud, S., L'interprétation des rêves Analyse d'une phobie chez un petit garçon de 5 ans"
Malaise dans la civilisation Pourquoi
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Mitscherlich, Alex., L'idée de paix et l'agressivité
Que Sais-Je,
Le pacifisme
Rivière, Joan, La haine, le désir de possession et
l'agressivité
Stornaiolo, Homo demens, antropologia dello
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Widlocher, D.,
Conduites agressives et fantasmes d'agression