Comment peut-on vivre s'il n'y a de désir que pour les
morts dont la mort est déniée ?
Comment peut-on vivre, si c'est d'être
vivant qui ferait mourir ces morts-vivants ?
Comment peut-on vivre en
n'étant soi-même ni vivant ni mort ?
C'est ainsi qu'un des personnages de
Mishima s'étonne : "Comment l'impossible pourrait-il être une destinée ?
Cet impossible ne serait-il pas l'impossible symbolisation de la Mort,
impossible symbolisation que l'Auteur lie d'emblée à l'existence d'un deuil,
lui-même impossible pour un autre, la mère le plus souvent.
Ce serait
donc ce mort qui, en restant présent, maintenu en vie dans le corps des vivants
de ces vivants que sont la mère et 1'enfant et en soudant
indissociablement leurs corps, suspendrait la constitution d'un corps propre
pour l'enfant, et ferait de celui-ci un être ni vivant ni mort, un être
"malade de la Mort".
C'est à cerner, au plus près, ce nouage des corps
mère/enfant, nouage que l'auteur appelle "incorporation projective" (comme
effet premier de ce deuil impossible), que ce premier volume est consacré,
et à cette lumière que sont lus les écrits de Mishima. Ecrits dans lesquels
ces corps mêlés ne cessent de s'exposer, comme de se déployer les effets
qu'une telle incorporation entraîne pour 1' être et la vie de ceux qui y
sont pris.
Mais par-delà cette lecture, ce que l'auteur interroge est le
rapport de tout un chacun aux morts, à leur héritage, et en particulier à
l'héritage de deuils non faits et à leurs effets ravageurs sur les vivants.
Ces deuils qui, de n'avoir pas pu s'inscrire comme tels, se transforment,
parfois, en de véritables pulsions de mort, de véritables transmissions d'un
"devoir mourir" comme si, face à une mort inintégrable, toute vie ne pouvait
ensuite qu'être niée et appeler une autre mort. Ainsi se dévoilerait que le
tissu même de la vie ne se constitue que de la métabolisation de la Mort et
que d'un deuil impossible puisse naître un désir de mort à l'égard de tous
les vivants, comme une impossibilité à transmettre la vie. En ce lieu-là,
certains sont pris comme par un lien généalogique à rebours, qui viendrait
interférer avec celui de transmission de la vie et du désir. Il arrive même
qu'il s'y substitue. C'est alors que la (sa) mort ne peut plus lui
apparaître que comme la seule inscription possible de son existence, parce
que seule à pouvoir faire sens dans l'ordre humain, et c'est en ce sens que
l'expérience de Mishima, menée par lui jusqu'à ce point extrême, paraît
exemplaire. C'est à suivre le parcours de ce corps, pris dans
l'incorporation projective, mais aussi par elle "retenu dans la vie" jusqu'à
la mise en scène publique de sa propre destruction achèvement logique d'un
corps qui, lorsqu'il tente de se déprendre de cette incorporation
projective, ne peut plus qu'être voué à la mort que s'attache l'auteur.
Hélène Piralian, en redonnant sens à la douleur que contient la
paranoïa, redonne sens à l'être de celui dont on a été jusqu'à nier qu'il
ait pu l'éprouver. Car qui peut vivre sans affects reconnus ?
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