Psychanalyse dans la Civilisation
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Il nous faut définir (commencer à essayer de définir) ce que nous entendons dire lorsque nous parlons d'inconscient au niveau d'une société ou d'une civilisation.

Une question qui nous est souvent posée concerne la pertinence de la notion d'inconscient lorsqu'il s'agit, non plus d'un individu, mais d'une collectivité, et si "inconscient collectif" est un terme approprié.

Tout d'abord, une définition, celle du dictionnaire - "collectif", "qui concerne un ensemble de personnes" ; comme exemple : "conscience collective" = conscience sociale, conscience du groupe social" (Petit Robert).

Ce terme, "inconscient collectif", utilisé par Freud (S.E.Vol.23, p. 132), définit ce que nous essayons de repérer, de rendre perceptible : la part cachée (inconsciente), la part pulsionnelle, invisible, qui meut les sociétés ou les civilisations et les entraîne sur des chemins qu'elles n'ont pas consciemment souhaités. Quelle civilisation a vraiment désiré mourir ? Et pourtant, elles sont mortes, et nous pouvons constater que, pour elles, de façon bien plus visible que pour les individus, la décomposition n'est pas venue du dehors (même si des causes extérieures existent), mais du dedans.
S'il est clair, pour moi, que les civilisations n'ont pas d'inconscient, il est tout aussi clair que les individus qui la composent en ont un. Il est de constatation quotidienne que, au niveau conscient, c'est par un nombre important d'individus qui partagent les mêmes désirs, que se prennent les décisions. De façon active ou passive : plus actives dans les démocraties ; mais qui dira que la royauté - pour prendre un exemple - était contestée (avant 1789) par la majorité des sujets du roi ?

Il y a, comme le dit le dictionnaire, une "conscience collective". On parle aussi, sans plus de problèmes, de "mémoire collective". La part inconsciente de notre psychisme serait-elle donc la seule à ne pouvoir, dans l'une ou l'autre de ses parties et pour un temps déterminé, coïncider avec d'autres ?

Personne ne trouve étrange qu'on parle de la civilisation égyptienne, grecque ou chinoise en racontant leur naissance, leur vie et leur mort, leurs réussites et leurs échecs. Et pourtant, ce n'est pas la civilisation grecque qui a conçu les temples, les Trois Ordres ou la Vénus de Milo, pas plus qu'elle n'a "inventé" la démocratie. Ce sont les individus qui la composaient qui ont imaginé, donné forme, réalisé cela. Et pourtant c'est la civilisation grecque qui l'a permis. Les individus et leur civilisation sont indissolublement liés, jusqu'à ce que la civilisation meure, sous les coups que lui portent ses enfants.
Une civilisation n'est pas un être semblable à nous, quoiqu'un peu plus grand et possédant une plus longue vie, et qui aurait un Moi, un Inconscient et un Surmoi.
Et pourtant tout se passe "comme si"... parce que si les civilisations n'ont pas d'inconscient, les individus qui la composent en ont un, dont je pense que les effets sont repérables. Prenons un exemple : le vote politique dans les démocraties. Une majorité de citoyens aura voté à gauche (ou à droite). Il est tout à fait admis de dire que la "conscience collective"des Français leur a dicté la bonne idée de voter à gauche (ou à droite).
Et pourtant, les Français n'ont pas plus de "conscience collective" ou de "mémoire collective" que "d'inconscient collectif" si, par là, on sous-entend une transcendance ; mais les motivations conscientes d'une majorité de citoyens les a poussés à voter à droite (ou à gauche). Or ces motivations conscientes sont doublées, au niveau pulsionnel, par des motivations inconscientes aussi fortes, (plus fortes, à mon sens), que les motivations conscientes. Comment les nommer ? Ou bien sont-elles innommables ?
Etant bien entendu que cet "inconscient collectif" ne concerne pas tous les individus d'une civilisation, mais un groupe momentanément majoritaire et en précisant bien, aussi, que tout est toujours plus complexe qu'on ne peut le dire - ou même l'imaginer, et que dans la majorité qui a voté "Bleu", il n'y a sûrement pas unanimité dans les pulsions inconscientes, dans les désirs inconscients, dans la part inconsciente du Moi et du Surmoi qui ont induit le vote "Bleu", pas plus que dans ceux qui ont poussé des minorités à voter "Mauve","Jaune" ou "Orange".

Et pourtant je pense que, malgré cette infinie diversité, on peut désigner quelques généralités ; si chacun de nous est unique et différent de tous les autres, pourtant une majorité, et parfois très importante, se dégage, pour aimer ou détester les Bleus, les Mauves, le football ou le fromage. Il n'y aurait pas d'instituts de sondage sans cela. Et qui peut croire que les sondés répondent avec (uniquement) leurs raisons conscientes ?

La psychanalyse n'est pas une science exacte, elle n'a rien de linéaire, et nous sommes bien loin du "une cause, un effet" ; chez nous, c'est plutôt : une cause mille effets possibles, un effet, mille causes probables ; nos réflexions sur "L'inconscient collectif" ne prétendent en aucune façon à la certitude ; il s'agit d'approches, d'hypothèses, d'interrogations, et lorsque nous pensons avoir trouvé une cause à tel fait de société nous savons parfaitement qu'il s'agit d'une cause, et que bien d'autres raisons, conscientes ou non, sont à l'oeuvre. Nous ne prétendons pas à la certitude, pas plus qu'aucune des autres branches de la psychanalyse.
Si je soutiens que la psychanalyse est une science, c'est parce qu'elle cherche la preuve - sans la trouver, la plupart du temps.
Mais, pour moi, c'est cet état d'esprit qui délimite l'idée de science : l'art ne cherche pas de preuves, la foi non plus, et l'assemblage "Preuves de l'existence de Dieu" a toujours paru cacophonique à mes oreilles psychiques.
C'est pourquoi votre fille n'est pas muette, et c'est pourquoi le terme "inconscient collectif" me paraît être un outil de travail acceptable.

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