Psychanalyse dans la Civilisation
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Note de lecture : Autisme et psychose de l'enfant
Par Frances Tustin 
Traduit de l'Anglais par Mireille Davidovici, Editions du Seuil. Paris.

Frances Tustin est une spécialiste des enfants psychotiques ; psychanalyste et psychothérapeute, elle exerce à Londres au "Child Guidance Training Centre", "Tavistock Clinic" et "High Wick Hospital". Elle dirige un séminaire sur les psychoses de l'enfant à la Brunel University. Ses livres sur l'autisme et la psychose font autorité.

Il ne sera ici question que d'un aspect du livre de Frances Tustin, celui qui nous permet de relier le fanatisme, l'intolérance et le racisme à certaines angoisses autistiques. L'autisme se caractérise par l'organisation d'un univers totalement subjectif, fermé à toute communication, un monde hermétiquement clos -et donc très pathologique. Mais il y a aussi un "autisme naturel" que nous donnent à voir les bébés normaux; ceux-ci sont en effet centrés sur eux-mêmes et n'ont qu'une faible conscience du monde extérieur, vécu par eux comme faisant partie de leur propre corps.

Peu à peu, pourtant, se crée une capacité à reconnaître certains modèles, des différences, des ressemblances, des répétitions. C'est ainsi que se construit la représentation psychique de la réalité - extérieure et intérieure.

La perte de la réalité extérieure, qui caractérise la psychose est, selon Margaret Mahler, précédée par une intense période de chagrin et de deuil, et Winnicot écrit qu'un nourrisson trop tôt séparé de sa mère ressent cette perte (du sein nourricier) non comme celle d'un objet extérieur, mais comme la perte de sa propre bouche.

Si au contraire cette perte survient quelques mois plus tard, au moment où il aura atteint le développement adéquat, il sentira la tristesse d'être séparé de son "Objet d'Amour" mais ne croira pas avoir perdu une partie de lui-même.

Les autistes ne peuvent différencier la réalité psychique - interne - de la réalité matérielle - extérieure ; ainsi Frances Tustin cite le cas de John, un de ses petits patients qui, dit-elle, semblait ressentir leurs séparations (lors des vacances par exemple) comme si on avait introduit en lui des objets cassés et douloureux ; c'est-à-dire comme si c'était dans son corps, et non pas dans son esprit, que s'était produite la déchirure. Elle écrit : il "est difficile de savoir comment analyser ces états singuliers, où les sentiments que le sujet éprouve semblent être pour lui des entités physiques. L'absence était le 'plus-là' ("goneness") ; le 'plus-là' était une chose cassée, un 'trou noir' plein de 'méchants piquants'. Elle explique ensuite que cet état s'apparente certes à la dépression, mais que, pour son patient, il se matérialisait (au sens propre du terme) par un "trou noir", de même que la persécution devenait un "méchant piquant", et que le désespoir "était vécu comme l'introduction, dans son corps irrémédiablement abîmé, d'un objet cassé et irréparable. Et elle insiste en disant : "ces choses-là n'étaient pas présentes en lui sous forme de 'pensées' ; il avait l'impression de les ingérer dans son corps" (p. 32).

Ce sont les premières tétées (le rapport bouche/mamelon) qui forment l'expérience primordiale, à laquelle se rattachera le couple de l'expérience primaire : "gentil/méchant", qui servira lui-même de modèle aux autres : "doux/rugueux"; "mou/dur"; "réconfortant/inquiétant, etc. C'est ainsi que la gentillesse est perçue comme une matière molle et douce qui prolonge le corps propre ; la méchanceté, au contraire, est une matière dure, qu'on ne peut intégrer à son corps sans dommage. Cette matière dure, hostile, est vécue comme "non-moi", comme "rupture de la continuité corporelle, comme dommage physique, comme trou. elle suscite un sentiment de détresse, d'échec" (p. 33).

Le sentiment d'être en sécurité, au contraire, se développe à partir d'une suite d'expériences satisfaisantes, dont la première est une bonne tétée, qui se traduit par : entourer le mamelon avec la bouche. Ce qui est semblable à être entouré par les bras de la mère. Et à : être contenu à l'intérieur de son amour et de ses soins, etc. Ce sont les étapes, premières et vitales, à partir desquelles peut se faire l'intégration des différentes parties qui constituent la personnalité, et qui préludent elles-mêmes à un soi naissant. C'est en partant de là que, rassuré sur lui-même et sur l'extérieur - reconnu comme bon - le bébé pourra accepter l'idée que d'autres : autres êtres, autres volontés, autres désirs, puissent exister pour lui, à côté de lui, sans risque d'être détruit.
Si, au contraire, ces premières bonnes expériences viennent à manquer, l'enfant se repliera sur lui-même, rejettera ce qui vient du dehors, n'attendant de satisfactions que de lui-même. Frances Tustin écrit : "L'état autistique est confortable pour l'enfant, dans la mesure où les processus autistiques lui procurent une autosatisfaction et le pseudo-sentiment de se suffire à soi-même".
C'est à partir de bonnes expériences primaires aussi, que se mettra en pièce ce que Winnicot a nommé "l'objet transitionnel. Celui-ci (ours en peluche, couche, mouchoir) est constitué de cette matière douce et souple qu'on peut mettre (fantasmatiquement) à l'intérieur de soi. Mais pourtant, l'enfant normal sera capable de considérer cet objet transitionnel comme séparé de son corps, contrairement à ce qui se passe avec 1'"objet autistique". (L'objet autistique, écrit Tustin, a pour fonction d'éviter toute prise de conscience du "non-moi", qui constitue une menace insoutenable. Il sert à combler le fossé entre moi et non-moi, à nier l'existence du non-moi terrifiant).
Elle ajoute qu'au contraire, lorsqu'un enfant utilise son objet transitionnel, "il ne ferme pas complètement la porte au "non-moi", bien que la conscience qu'il en a soit parfois atténuée". (p. 70) et plus loin : "Pour que l'intégration se produise, il faut que mamelon cesse d'être un objet autistique et soit reconnu comme objet à part entière, séparé de la bouche, et qui doit parfois manquer et être attendu. En général les objets transitionnels aident à supporter l'attente. Mais quand la frustration de l'attente devient intolérable, les objets sont utilisés de manière autistique (ils sont alors considérés comme partie intégrante du corps et comme choses), ce qui exclut la frustration". (p. 72).

Lorsque tout se passe bien - c'est-à-dire normalement - la mère a en elle les ressources qui lui permettent d'éviter à son nourrisson les affres de la "terreur sans nom" (Bion) que provoque la séparation. De même, elle sait, intuitivement, lui donner les moyens de surmonter l'absence lorsque le temps en est venu. Une étape capitale est franchie sur cette voie lorsque l'enfant devient capable de garder en lui l'image de sa mère en son absence. Autrement dit, lorsqu'il arrive à comprendre que la présence physique n'est indispensable ni à l'un ni à l'autre pour continuer à penser l'un à l'autre.

Frances Tustin, qui a jusque-là décrit les comportements et les angoisses des autistes, va maintenant rapprocher leur vécu de celui de certains êtres qui sont pourtant ce qu'on peut appeler "normaux" et qui sont même, parfois, très doués; ils traitent pourtant les autres (non-moi) êtres, objets ou institutions, comme s'il s'agissait de simples pions, leur appartenant comme des parties de leur propre corps. Ils font donc manoeuvrer ces "non-moi" comme les pièces d'un échiquier.

"C'est de cette étoffe que sont fait les fanatiques" écrit Tustin. "C'est là une des sources des persécutions religieuses, sectaires et raciales, dont le but est de faire échec au "méchant non-moi" en se protégeant, avec des oeillères, de tous les points de vue différents du sien".
Comme certains autistes, ce genre d'individu s'attache surtout à ce qui est en surface, négligeant l'intériorité par exemple, ce qui leur paraît important, c'est la couleur de la peau, les opinions politiques différentes, ou la terminologie théorique ou encore les rites ou cérémonies par lesquels s'exprime une religion. Ce sont des formalistes qui craignent tout ce qui est nouveau et donc différent. Ils vivent dans un système totalitaire qui les rassure et ils veulent l'imposer aux autres, de force s'il le faut. Car : "Les personnes qui diffèrent d'eux sont mauvaises, corrompues ou se trompent profondément". Et Frances Tustin ajoute : "Les grands intrigants qui, tels Polonius, se drapent derrière leurs faux discours, veulent tenir à l'écart les mêmes terreurs. Les caméléons tenaces aussi qui, manquant de force intérieure, se comportent et parlent selon la couleur de l'environnement". Eux non plus ne peuvent pas supporter la différence, le non-moi. Elle cite aussi ceux qui s'emparent des idées des autres et se comportent comme s'ils en étaient les inventeurs : "Tous ces individus "normaux" manipulent le monde extérieur afin d'enrober leur vulnérabilité à vif. A la racine de ces comportements, se trouve la terreur de rencontrer pire que la mort (trou noir, effroi sans nom, vide sidéral, arrachement de ses propres membres ou viscères) et ces êtres ne fonctionnent qu'en vue de sauver leur peau, quel qu'en soit le prix payé par les autres" (p. 89).

Pourtant, les psychotiques ne sont pas des êtres fondamentalement différents de nous, et la plupart des personnes dites "normales" recèlent en elles des restes d'autisme pathologique car, pour tous, la séparation d'avec la mère est un traumatisme difficile à dépasser.

"Cependant, lorsque le processus de maturation est normal, le nourrisson se tourne suffisamment vers l'extérieur, et la réponse de la mère, soutenue par le père, est suffisamment solide pour que le bébé soit capable de supporter le vide (de l'absence) sans l'éviter et sans être rejeté dans un monde inanimé, où les personnes et les objets ne se distinguent pas des substances corporelles".

C'est à partir de là que l'autre, le "non-moi" n'est plus considéré comme l'ennemi, le "méchant piquant", mais est désormais perçu comme le compagnon, l'ami potentiel, et que la différence cesse d'être danger d'anéantissement pour devenir enrichissement mutuel.   

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