Comme l'ont
remarqué bien des auteurs, et Freud tout le premier, l'une des
causes majeures de la souffrance physique - aussi importante que
difficile à réduire - est le "sentiment inconscient de
culpabilité", quelle que soit son origine réelle,
fantasmatique ou empruntée.
Ainsi que l'a souligné l'article d'Eickhoff - qui lui-même
cite plusieurs de ses sources -, l'attention des psychanalystes s'est
focalisée sur les cas de "sentiment inconscient de
culpabilité" de la seconde génération des
différents acteurs de l'Holocauste (qu'ils soient les
descendants des victimes ou ceux des bourreaux) parce qu'ils
présentent un matériel privilégié en ce qui
concerne le sentiment de culpabilité emprunté.
Il nous a semblé intéressant de compléter
l'article d'Eickhoff par une référence à celui de
Janine Chasseguet-Smirgel intitulé : "Germania I" - Le
Théâtre Vert, une tentative d'interprétation de
manifestations collectives d'une culpabilité inconsciente" (Ed.
"Des Femmes") -, puisque le but de cette Revue est justement d'essayer
de montrer l'articulation qui existe entre inconscient individuel et
inconscient collectif. Son article met en évidence un sentiment Inconscient
de culpabilité collectif qui, parce qu'il est nié,
ressurgit sous une forme méconnaissable et encore plus
douloureuse que ne serait sa reconnaissance.
Dans son article, Janine Chasseguet-Smirgel commence par refuser une
excessive culpabilisation des Allemands, quels qu'aient
été par ailleurs leurs crimes durant la période
hitlérienne. Un article du "Frankfurter Allgemeine" la
remerciait d'avoir parlé en allemand au "Congrès
de Psychanalyse" qui, pour la première fois depuis 1932, se
déroulait en terre allemande. Le journaliste, Rainer Appell,
indiquait qu'elle avait ainsi "rompu une malédiction", ce
à quoi elle répondit qu'il est toujours mauvais que les
gens se sentent maudits. Nous savons qu'une fermeté venue de
l'extérieur peut soulager la sévérité du
Surmoi mais, dit Janine Chasseguet-Smirgel : "un degré
très intense de culpabilité qui est celui d'un Moi ayant
à affronter une tache gigantesque, un travail de
réparation illimité, est ressenti comme un
écrasement du Moi par une instance exigeante et impitoyable. Les
attaques maléfiques du Surmoi seront alors projetées sur
les objets, victimes d'attaques à leur tour, ces attaques venant
augmenter et la culpabilité et l'angoisse. Ce cercle vicieux est
bien connu et la culpabilité qui est à l'oeuvre n'est pas
élaborable en l'état, elle ne donne lieu ni au chagrin,
ni à la pitié, mais à la terreur et au sentiment
de persécution. Une malédiction externe ne fait alors
qu'accentuer le sentiment d'impuissance et de déréliction
du Moi et rend encore plus difficile l'élaboration
dépressive". Ce qui constitue la base théorique de la
démonstration qui va suivre.
En effet (ainsi que le montre Eickhoff), ce qui a été
dénié par les parents n'est pas effacé mais va
reparaître chez les enfants, voire les petits ou
arrière-petits-enfants pour le plus grand malheur de tous. Car
ceux-ci courent le risque de glisser dans la psychose ou la
névrose grave ou, pire encore, en s'identifiant au criminel, de
devenir, à leur tour, des bourreaux.
Ce que craignent les Germains de la seconde génération,
c'est le "Châtiment", l'antique "OEil pour oeil, dent pour dent"
de la Bible. Or, explique Janine Chasseguet-Smirgel, il n'en est rien ;
certes les innombrables victimes torturées par les Allemands,
ainsi que ceux qui arrivèrent à survivre malgré la
mort de tant des leurs, ont désiré que la Justice passe,
mais cela ne fut en rien comparable, ni de près ni de loin, aux
Camps d'Extermination. Elle note qu'au contraire ceux qui furent leurs
principales victimes n'ont rien fait : "Y a-t-il jamais eu un attentat
juif en Allemagne depuis la fin de la guerre ? Quelle autre
communauté s'est-elle si totalement abstenue d'exercer sa
vengeance ?" demande-t-elle.
Mais les nazis sont incapables de concevoir que d'autres puissent
être différents d'eux-mêmes, et elle cite les
admirables discours que le grand écrivain Thomas Mann adressa
à ses compatriotes (à la BBC) entre 1940 et 1945. En
1941, par exemple, il évoqua ce passage de "l'Histoire de la
Guerre de Trente ans" où Schiller écrivait : "On
craignait de souffrir, de la part de l'adversaire, ce que l'on
accomplirait soi-même dans un cas analogue", et Thomas Mann de
commenter :
"N'est-ce pas là, exactement définie, la raison pour
laquelle le peuple allemand croit qu'il doit nécessairement
mener jusqu'au pire cette guerre sans limite qu'il ne gagnera jamais,
endurer des maux infinis et suivre toujours plus loin ses chefs
désespérés, jusqu'à Dieu sait quelle fin ?
Le peuple allemand craint que s'il plante là ses chefs de
guerre, il ne subisse ce qu'il sait que les nazis, en cas de victoire,
infligeraient à l'adversaire : l'anéantissement (...),
l'idée d'anéantissement d'un peuple et de l'extermination
d'une race est une idée nazie ; elle n'est pas familière
aux esprits des nations démocratiques. Ce qui doit être
anéanti, et qu'il faut anéantir de toute
nécessité pour préserver l'humanité de
l'esclavage le plus répugnant qui ait jamais souillé la
face du monde, c'est le régime nazi, c'est Hitler et ses
acolytes, mais non le peuple allemand".
Janine Chasseguet-Smirgel va donc s'attacher à montrer où
se trouvent actuellement ces points de résurgence, ces craintes
d'un châtiment -
d'autant plus effrayants qu'ils semblent injuste puisque la faute n'est
pas clairement reconnue et assumée. Un de ces points de
résurgence, de "retour du refoulé", nous est
montré par les "Verts" qui, en Allemagne, sont des "pacifistes"
d'une rare violence.
Pour mieux comprendre ce qui se passe au niveau inconscient, il faut se
souvenir de ce moyen de défense inconscient des plus
archaïques : la Projection. Celle-ci consiste à sortir de
soi pour les jeter dans autrui toutes les souffrances, pensées,
pulsions, souvenirs et autres dont on ne veut pas parce qu'ils sont
douloureux, honteux, angoissants, etc. (Un prototype en est cette
phrase que les enfants disent souvent pour se disculper à leurs
propres yeux : "Ce n'est pas moi qui l'ai fait, c'est toi".)
Or, c'est précisément ce qu'ont toujours fait les nazis,
c'est encore ce que font les "Grünen". Par exemple, rapporte
Janine Chasseguet-Smirgel, ils reprennent à leur compte la
légende - inventée par la propagande de Goebbels - selon
laquelle ce furent les Démocraties anglo-saxonnes qui, les
premières, bombardèrent les villes allemandes. Ce qui
permet à Joachim Wernicke d'affirmer au "procès de
Nuremberg n° 2" (intenté par les Verts en 1983) que Nazis et
Démocrates se valent, avec une réprobation encore plus
marquée pour les Démocraties.
Mais, explique Janine Chasseguet-Smirgel : "Non seulement ce texte -
qui se réfère à Goebbels - contient des contres
vérités historiques, ne mentionnant pas, par exemple,
Coventry dont le bombardement remonte à avril 1941, nous venons
de le voir, ni Londres ni Rotterdam, etc., mais, de surcroît, il
n'est plus question de considérer ces bombardements comme
l'effet du national-socialisme, et encore moins comme un
châtiment. La faute est projetée sur les Alliés
anglo-saxons, criminels de guerre impunis, et l'extermination des Juifs
est passée sous silence" (p. 190).
Or, la Conférence de Casablanca, où furent
décidés les bombardements de villes allemandes, date de
1943 (rappel : bombardement des villes anglaises, néerlandaises,
etc. : 1941). Et, en 1943, Auschwitz était en pleine
activité...
Mais rien de tout cela ne compte, pour ces Verts-là, ce sont eux
(eux : les Autres, les Alliés, les Méchants, etc.) qui
sont les coupables. Ils se soulagent ainsi - et avec eux tout le peuple
allemand - de la culpabilité qui pèse sur leur
conscience, ils affirment qu'ils sont tous, anciens et nouveaux, blancs
comme neige, de pauvres victimes, en proie à l'inqualifiable
barbarie des "autres". Ce qui est, justement, le but de
l'opération.
On peut supposer que lorsque Goebbels mentait ainsi, il le faisait en
pleine conscience (encore que ce genre de personnage finisse
aisément par croire à ses propres mensonges, c'est si
rassurant!) Les "Grünen" par contre sont sûrement
inconscients de l'origine de leurs agissements. Et en effet, comme
l'écrit Janine Chasseguet-Smirgel "Il est difficilement
soutenable d'être - ou tout au moins d'avoir été -
l'objet d'une pareille haine et de savoir qu'on a été (et
pas seulement représenté) le Mal absolu (...). Comment
affronter pareille culpabilité ?
Il est donné à bien peu de le faire sous une autre forme que celle de culpabilité persécutrice".
(En effet, la projection, sauf si elle est expulsée vers un
Objet adéquat et consentant, ne soulage que pour un temps
limité, puis fait retour sous forme de persécution, ce
qui contraint à une répétition sans fin).
Nous voyons donc les Allemands essayer sans trêve de faire
l'économie de la culpabilité liée à la
période nazie en projetant ses crimes sur les Alliés, et
en même temps de se "débarrasser" de la culpabilité
la plus extrême, celle qui fait du nazisme un cas unique parmi
des dizaines de régimes fascistes qui ont existé et
existeront encore à travers le monde : celle du génocide,
de la solution finale. Et il est devenu coutumier, en Allemagne plus
qu'ailleurs du reste, de parler d'holocauste nucléaire.
Janine Chasseguet-Smirgel affirme alors avec force son adhésion
aux thèmes écologistes de protection de la Nature, des
espèces animales et des plantes, et elle exprime son
inquiétude pour l'avenir de notre planète. Mais ce n'est
point de cela qu'il est ici question, c'est de la violence, de la
"fureur" des "Grünen" et elle se demande pourquoi il leur semble
nécessaire "de défendre la Paix au prix d'une nouvelle
alliance avec l'esprit national-socialiste, comme en témoigne
l'indécent procès de Nuremberg II ?"
Elle propose alors l'idée que la terreur obsédante des
Allemands pour le nucléaire n'est autre que la résurgence
en eux de la solution finale, que l'angoisse retournée contre
eux-mêmes de leur culpabilité persécutrice. Peut-on
dès lors trouver dans les écrits des "Verts" des exemples
de ce type et montrer leurs liens avec la solution finale ?
Elle en arrive alors à la deuxième partie de son essai,
intitulée "Le thème écologique". Elle cite d'abord
quelques passages de la pièce de Martin Walser : "Schwarzer
Schwan" (S.S. le Cygne Noir), dont elle avait
précédemment donné le résumé ; un
des protagonistes dit :
"Monsieur le Professeur, quelqu'un a allumé une cigarette. Et
à la première bouffée, une fumée
bleu-jaune, épaisse, sort de sa bouche. A quoi pensez-vous ? A
"nicotine", à "produits goudronnés", aux artères
coronaires ou à l'incinération des veuves hindoues ? Moi,
je vois tout de suite des cheminées, particulièrement
grossières, larges, carrées, et ça pue... Et
l'autre répond : "Il faut prendre une machette, il faut couper
la vapeur qui suinte, la déchirer pour laisser passer l'air
respirable..."
On ne peut qu'être d'accord avec Janine Chasseguet-Smirgel
lorsqu'elle dit que l'on retrouve ce type d'évocations, qui font
irrésistiblement penser aux fours crématoires et aux
chambres à gaz où l'air vient à manquer,
inlassablement répétées dans les diverses
brochures des "Grünen". Par exemple, ils écrivent : "L'air
de Hambourg est plein de poussières en suspension susceptibles
de pénétrer dans les poumons avec de l'oxyde produisant
de l'acide, avec des précipités de poussières
contenant des métaux lourds, avec des carboxydes
d'hydrogène cancérigènes et souillés de
fluor" et affirment que l'on n'a dû qu'à des conditions
climatiques particulièrement favorables d'avoir
évité un smog aux effets dévastateurs... Et le GAL
de prendre un ton comminatoire, exigeant :
- Définition immédiate de Hambourg comme territoire menacé par la pollution de l'air.
- Pression immédiate sur H.E.W. exigeant l'équipement
immédiat de toutes les centrales électriques d'appareils
filtrants contre les gaz de fumée.
- Production et publication immédiate d'expertises scientifiques
concernant l'état de l'air de Hambourg : toxicité des
poussières, action combinée des substances toxiques
diverses...
- Etablissement immédiat d'un cadastre d'émissions.
- Abaissement des limites pour l'alarme du "smog" et établissement obligatoire d'un catalogue de mesures ad hoc, etc.
(La Conférence de J. Chasseguet-Smirgel d'où elle a
tiré son article fut prononcée à Hambourg ; c'est
pourquoi les exemples qu'elle cite se rapportent à cette ville).
Encore une fois, ce n'est pas le programme qui inquiète, tout au
contraire, mais c'est ce qu'il dissimule, ainsi qu'on va le voir.
Ainsi, dans "Die Grünen. Das Bundesprogramm", p. 6, sous le titre
"Economie et Monde du Travail", on voit une photo saisissante de
cheminées d'usines vomissant une épaisse fumée
noire qui évoque irrésistiblement les crématoires.
Et Janine Chasseguet-Smirgel continue :
"Dans la même brochure (p. 25), on peut lire que "En
République fédérale, des masses gigantesques de
gaz, de déchets et de poussières se trouvent
projetées dans l'air, tel l'oxyde de carbone, le dioxyde de
soufre et de l'hydroxyde de carbone ainsi que de la poussière et
de la suie. Des milliers de personnes sont déjà
tombées, victimes de catastrophes causées par le
brouillard. La convergence d'action de substances nocives diverses
(synergisme) et l'accumulation de poison à travers des
chaînes alimentaires aboutissent à des dommages
renforcés pour la santé des êtres vivants".
Chacune de ces évocations prise séparément peut
sembler, malgré les outrances, tout à fait acceptable ;
mais leur accumulation et la haine et la violence qui les accompagnent
trop souvent changent leur signification. Et si on les rapproche de ce
que disait Thomas Mann à ses compatriotes en 1982, toujours
à travers la BBC.
"La nouvelle paraît incroyable, mais ma source est bonne. A ce
que l'on m'a rapporté, de nombreuses familles juives de
Hollande, à Amsterdam et dans d'autres villes, sont
plongées dans une profonde tristesse; elles pleurent la perte de
leurs fils victimes d'une mort affreuse.
Quatre cents jeunes Juifs hollandais ont été
déportés en Allemagne afin que l'on expérimente
sur eux des gaz toxiques. La virulence de cette arme de guerre,
chevaleresque et essentiellement allemande, véritable arme de
Siegfried, a fait ses preuves sur ces jeunes hommes de race
inférieure. Ils sont morts... morts pour L'Ordre Nouveau et
l'ingéniosité guerrière de la race des
maîtres. Pour cela, ils étaient juste assez bons.
C'était en effet, des Juifs.
Je l'ai dit, cette histoire paraît incroyable et, dans le monde
entier, beaucoup se refuseront à y croire (...).
L'inclination..., pour ne pas dire la tendance à
considérer de telles histoires comme des atrocités
inventées reste largement répandue, à l'avantage
de l'ennemi. Or, elles ne sont pas seulement des histoires, elles sont
de l'Histoire". (pp. 126/7).
Janine Chasseguet-Smirgel reprend, citant les "Grünen" : "Pour
diminuer la charge de l'atmosphère par les gaz
d'échappement, l'installation d'appareils filtrants construits dans les véhicules doit devenir obligatoire".
Puis, comme en réponse, elle cite un dialogue du film-document
"Shoah" de Claude Lanzmann (1985) où il interroge un Allemand,
Franz Schalling :
- "Décrivez-moi les camions à gaz ?
- Des poids lourds.
- Très grands ?
- Euh... voyons... d'ici à la fenêtre. De simples camions
de déménagement, avec deux portes à
l'arrière
- Et quel était le système ? Comment, avec quoi tuait-on ?
- Les gaz d'échappement.
- Les gaz d'échappement ?
...
"Mot d'ordre apparu à Francfort à propos des débats concernant l'entrée de l'autoroute ouest :
"Les Juifs ont été gazés dans les chambres
à gaz, nous dans la rue" (cité par E. Brainin & I.
Kaminer in "Psychanalyse et national-socialisme" (1984). Sans
arrêt, les "Grünen" s'identifient aux victimes : ""Ils" ont
été des victimes, c'est vrai, mais nous aussi !"
Janine Chasseguet-Smirgel commente : "Il y a certes un "noyau de
vérité" dans la dénonciation de la pollution
atmosphérique qui s'attaque à la forêt, aux
êtres vivants, à l'architecture des villes. C'est
précisément ce noyau de vérité qui sert
à la crédibilité d'une mise en scène
inconsciente où les fantômes du passé
ressurgissent".
Ils ressurgissent là où on les attendrait le moins,
c'est-à-dire là où les "Grünen" prennent
l'exact contre-pied des agissements nazis; ceux-ci pratiquaient
l'euthanasie des infirmes et des psychotiques, se livraient à
d'infâmes expériences "médicales" sur les
déportés ; ceux-là mènent la lutte en
faveur des vieillards, des invalides, des malades mentaux, des Tziganes
et des homosexuels. Toutes choses louables en elles-mêmes, mais
on sait bien comment l'inconscient "retourne" le sentiment de
culpabilité et se soulage en agissant en sens rigoureusement
inverse : "j'ajouterai dans un souci d'être complet - dit Freud -
que la pitié ne saurait être décrite comme
un résultat de la transformation pulsionnelle au sein du
sadisme, mais exige la notion de formation réactionnelle (Freud, "Les Pulsions et Leurs Destins". 1915).
Les "Grünen" sont également très
intéressés par les famines du Tiers Monde ; il s'agit,
là aussi, d'inverser les valeurs nazies, de se battre en faveur
de ceux qui étaient les "races inférieures" ; mais,
encore une fois : "Les brochures des Verts sont remplies de photos
d'hommes décharnés par la famine, d'enfants aux yeux
immenses et au corps squelettique qui ne peuvent qu'évoquer les
déportés découverts à la libération
des camps (p. 197).
Ce qui est peut-être le plus étonnant - et le plus
révélateur - dit J. Chasseguet-Smirgel, c'est que (selon
les actes du "Procès de Nuremberg n° II), il n'est jamais
question des Juifs dans les écrits des Verts. Cet étrange
silence s'explique si l'on comprend que ce sont eux, les Allemands, qui
ont désormais remplacé les Juifs voués à
l'extermination. C'est cela, dit-elle, le sens inconscient de la
pièce terrible qui se joue sur le Théâtre Vert.
Selon les actes du "Procès de Nuremberg II", Hiroshima est
directement lié au bombardement des villes allemandes durant la
guerre ; "la culpabilité persécutrice va donc planter le
décor : nous voyons un camp de concentration -attaqué par
les gaz étouffants sortant de voitures ou vomis en volutes
épaisses par d'immenses cheminées d'usine - et promis
incessamment à l'"holocauste" nucléaire."
Par l'effet d'une culpabilité inconsciente empruntée
à leurs parents ou grands-parents, un certain nombre d'Allemands
s'identifient aux victimes de ceux-ci. Le passé est
trituré,
déformé, tronqué et déplacé à notre époque : c'est ici et maintenant, sur les innocentes
victimes allemandes, que la catastrophe va s'abattre.
Dans la conclusion de son remarquable article, Janine
Chasseguet-Smirgel se demande si cette culpabilité, qui
persécute ceux qui en sont porteurs, peut être
élaborée. Autrement dit, peut-elle être
transformée en culpabilité dépressive, ce qui est
l'étape indispensable à franchir pour espérer
sortir du cercle infernal de l'identification projective ? La
contre-identification au père, adoptée par les
"Grünen", semble en tout cas être la plus mauvaise des
solutions et porte en elle tous les germes du retour du refoulé.
Il est sûr qu'au plan personnel, la psychanalyse peut apporter
une réponse; au plan collectif ... ?
"Dans une analyse, nous nous efforçons de faire assumer au
patient toutes les identifications aux deux parents dans la
scène primitive. Chez les enfants de bourreaux comme chez les
enfants de victimes, la scène primitive est
représentée comme un rapport entre les deux
protagonistes, rapport terrifiant parce qu'il aboutit à la
destruction de l'un des parents ou à leur destruction mutuelle.
Pourtant, cliniquement, ce sont ces identifications qu'il s'agit
d'élaborer et non de court-circuiter. Il ne convient pas de
favoriser les formations réactionnelles aux caractères
des parents. C'est à ce prix seulement que pourra se
libérer l'énergie susceptible d'être
sublimée et nécessaire aux authentiques activités
de réparation". (pp. 199-200).
Enfin, en référence à l'article : "la
mélancolie de l'Occident", je voudrais ajouter ceci : quels que
soient la force et le nombre de nos projections, nous ne pouvons jamais
nous débarrasser du sentiment inconscient de culpabilité,
sauf en assumant cette culpabilité.
Les Allemands me semblent donner une bonne preuve de cela : de tous les peuples d'Occident, ils sont ceux qui se reproduisent
le moins. C'est ainsi que les démographes nous apprennent que -
sauf à changer de comportement - d'ici à quelques
décennies le Peuple Allemand aura disparu. Quel châtiment
plus féroce et plus tragique (quoique inconscient) ce Peuple
pouvait-il s'administrer en tant que retour refoulé, pour avoir
voulu rayer de la terre ceux qu'il prétendait lui être
inférieurs ?
Quelques ouvrages de Janine Chasseguet-Smirgel
La sexualité féminine (en Coll.) 1964. Payot.
Pour une Psychanalyse de l'Art et de la Créativité, 1971, Paris, Payot.
The Ego Ideal. 1985, New York : Norton. Londres, Free Assoc. Books (Edit française, 1975, épuisée).
Creativity and Perversion. 1984, New York : Norton. Londres : Free Assoc. Books.
Ethique et Esthétique de la Perversion. 1984. Seyssel Champ Vallon.
Freud or Reich ? (avec B. Grunberger), 1986. Yale, University Press; Londres, Free Assoc.
Books. (édit. française 1975, épuisée.).
Sexuality and Mind. 1986, New York, University Press.
Résumé
Compte-rendu de l'ouvrage de Janine Chasseguet-Smirgel : "Le
Théâtre Vert", dans lequel elle analyse les raisons de la
violence, inhabituelle chez les écologistes, des "Grünen"
allemands. Elle attribue leur attitude à un retour du
refoulé de la violence nazie envers les Juifs durant la
dictature hitlérienne. Preuves à l'appui, tracts,
discours, manifestes, etc., des "Grünen", elle montre que ceux-ci
ont inconsciemment pris la place des Juifs et soulagent leur
culpabilité en se fantasmant non plus comme descendants des
bourreaux, mais comme des victimes - asphyxiées par la pollution
actuelle comme le furent, dans les Chambres à Gaz, les morts des
Camps d'extermination.
Summary
This is a review of "The Green Theater", a book by Janine
Chasseguet-Smirgel in which the author attempts to analyze the reasons
behind the violence, unusual among ecologists, of the German
"Grünen". She attributes this attitude to a resurfacing of the
Nazi violence toward the Jews under Hitler, which had been repressed.
She demonstrates, with evidence in hand (tracts, speeches, manifestos,
etc.), how they have unconsciously identified with the Jews, and how
they relieve their sense of guilt by fantasizing that they are not the
descendants of the executioners, but their victims, asphyxiated no
longer by the fumes of the gas chambers, but by those produced by
industrial pollution.
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